Simulation théorique pour stratégie pratique !

Simulation défaillante, fabulation sous-jacente

StratégieViraleSimulee

Précédemment, nous évoquions et déplorions l’absence flagrante de supports analytiques comme base factuelle d’étayement des prédictions faites, pour Haïti, à partir de simulations établies par les Oracles épidémiologiques d’Oxford et de Cornell. Une telle déficience factuelle autorise, légitimement, à douter de l’objectivité de ces prédictions. Conséquemment, elle incite à faire preuve de prudence vis à vis des recommandations stratégiques proposées par le comité scientifique haïtien pour qu’Haïti affronte, selon les scénarios catastrophiques qui ont été simulés, le coronavirus.

Faut-il rappeler, aux esprits retors à toute pensée critique, que le mot simulation n’est pas à un détour de sens près ! D’ailleurs, si l’on croit le Centre (Français) de Ressources Textuelles et Lexicales (CNTRL), il peut même, s’il est projeté sur certains domaines, notamment celui du droit public, renvoyer à « une fausse apparence pour orienter vers la conclusion d’un contrat ». Voilà un compromis à la fois lexical et juridique qui nous conforte dans notre quête d’intelligence analytique pour objectiver les motivations des stratégies qu’on veut faire vendre pour autant d’intentions généreuses et humanistes. Or, l’histoire, dans son accomplissement, tend à nous faire douter de la générosité des biens pensants. Surtout quand ils sont promus au rang de stratèges, surtout quand ils ont passé le plus clair de leur temps à se taire face aux injustices sociales criantes subies par cette population au chevet de laquelle ils accourent, soudain, en sauveurs sanitaires. Faut-il aussi préciser pour les détracteurs de la radicalité argumentative que toute stratégie est, de fait, rattachable à des intérêts de groupe, et qu’objectivement, aucune stratégie n’est ni politiquement ni socialement neutre.

Cette prudence est d’autant plus justifiée qu’elle repose sur une base scientifique découlant même des travaux de modélisation et de simulation des épidémies. En effet, selon Bonte Bruno qui exploite, dans ses travaux de recherche [1], le potentiel signifiant de la triade de Minsky, toute modélisation et simulation sont conduites pour une certaine raison qui transforme de fait l’observateur (modélisateur/simulateur) en une partie intégrante du système observé. Cette approche établit une étroite interdépendance entre un objet (ici notre problématique contagieuse), le modèle utilisé (simulation épidémiologique) pour analyser cet objet et l'observateur qui modélise et propose la stratégie pour agir sur cet objet. On vient de prouver que toute stratégie est motivée par des intérêts inscrits dans les rapports sociaux, professionnels qui lient l’observateur à la problématique. N’est-il pas reconnu que, derrière toute stratégie, il y a un modèle économique qui, au-delà des intentions déclarées, porte la marque objective de sa rationalité et de ses finalités ?

En portant le débat sur cette base scientifique, nous construisons autour de notre argumentaire une axiomatique qui l’isole de toute subjectivité et donc de toute mesquinerie partisane. Ainsi, sur les fondements de ce corpus, nous récusons les scénarios catastrophiques présentés par le comité scientifique haïtien qui, rappelons-le, s’est contenté de simulations théoriques pour lesquelles il n’a daigné présenter aucune base factuelle, aucun outillage analytique. Ce qui est manifestement une faute scientifique grave.

Structurer le débat

Pourtant, l’état actuel des connaissances épidémiologiques (qui ne concernent pas que les médecins car faisant appel à des savoirs pluridisciplinaires, d’où mon intérêt pour le débat) suggère que les résultats des simulations des distributions de maladies ne sont valides que si ces dernières sont réalisées avec des données contextuelles qui prennent en compte le repère humano-spatio-temporel visé par la problématique contagieuse. Ce qui nous donne des compartiments factuels bien précis pour conceptualiser, modéliser et simuler sur une base objectivante. Une démarche méthodologique qui nous renvoie à la construction d’un repère à quatre dimensions structurantes pour objectiver le modèle : D1 : Une problématique donnée ; D2 : un hôte évoluant dans une population ; D3 : Un écosystème naturel, sanitaire, culturel et politique lui servant d’environnement ; D4 : le temps pour délimiter les actions.

On voit donc émerger une dynamique complexe et variable inhérente aux systèmes biologiques qui « limite dans le temps et l’espace l’utilisation des modèles en tant qu’outils prédictifs[2] ». Grâce à un minimum de bon sens, on peut aisément comprendre qu’une prédiction n’a de sens que si elle permet de prévenir et de se situer dans l’anticipation. Dès lors que le problème est déjà installé, il n’y a plus de prédictions qui tiennent, on est en situation d’improvisation. C’est du moins ce que dit la théorie épidémiologique : « la modélisation n’est utile qu’avant l’apparition des foyers de contagion pour la préparation des plans d'urgence, la planification des ressources, l'évaluation des risques etc… ».

On voit bien apparaitre, sous l’angle de cette perspective structurante, combien les défaillances analytiques transforment viralement en fabulations politico-épidémiologiques les simulations épidémiologiques soutenant le protocole des prédictions et recommandations du comité scientifique haïtien en charge de la stratégie du COVID19 pour Haïti.  Disons-le, sans détour, il ne s’agit pas uniquement de récuser les chiffres avancés en termes de morts et de budget selon les scenarios modélisés pour lutter contre le covid19. Il s’agit d’un rejet total de tout ce qui se fait actuellement en Haïti en matière de stratégie. Car, c’est tout le processus décisionnel stratégique haïtien qui a été détourné, sabordé, perverti et corrompu.

Le temps de la rupture

Empressons-nous alors de dire qu’il se peut même que les chiffres mentionnés soient sous-estimés et que la catastrophe sanitaire qui guette Haiti soit bien plus effrayante. Car, il n’échappe à personne qu’Haïti est au cœur d’une catastrophe sociale et économique qui, depuis des décennies, la désintègre peu à peu. Il est une évidence à tout observateur de la réalité haïtienne que les turbulences aux confins de ce shithole ont été brutalement amplifiées et accélérées avec le séisme de janvier 2010. L’impact de cette catastrophe a été si violent qu’il a laissé au sommet du leadership national un cratère immense, comme un grand vide, dans lequel s’engouffrent toutes les médiocrités devenues actives par radiation indigente induite. Cette catastrophe sismique a été si bien exploitée par un certain réseau affilié et dévoué aux intérêts étrangers qu’elle a pris, bien avant le coronavirus, la forme d’une contagion plus grave encore pour le pays : elle a fait germer et croitre une purulence politique contre laquelle personne ne semble immuniser. Pire, malgré la pestilence qu’elle dégage à mille lieux à la ronde, aucun groupe au sommet de la société n’a voulu s’en distancier.

Comment croire alors que ceux qui, dans leur mission de sentinelle et de vigie, n’ont pas donné l’alerte contre le mal absolu qui s’est abattu pendant toute une décennie sur le peuple haïtien puissent se soucier spontanément d’une petite contagion (s’il faut croire toutes les statistiques disponibles mondialement) qui, sur le plan local, n’a pas encore fait un millionième des malheurs et des torts qui ont été causés à Haïti rien que durant ces 10 dernières années ? D’ailleurs, s’il faut croire la théorie de l’actionnisme[3] ou de l’individualisme méthodologique, il est hautement improbable que des gens qui se sont volontairement détournés du bien-être économique, politique et démocratique du peuple haïtien, notamment pendant ces dix dernières années, puissent se mettre spontanément à s’intéresser à son bien être sanitaire et à prendre à cœur son éventuel corps à corps avec le Coronavirus.

Selon Karl Popper, on ne peut comprendre un évènement que si on l’analyse rigoureusement du point de vue des intérêts des forces qui en profitent et des logiques sociales qui le mettent en œuvre. Ainsi, l’agir, pour paraphraser Ludwig von Mises, n’est qu’une volonté exprimée par des stratégies et transformée en processus par des logiques sociales qui répondent aux intérêts des groupes sociaux. Dès lors que les processus organisationnels et sociaux sont alignés sur les intérêts des groupes dominants, il est impossible que les stratégies formulées par les représentants de ces groupes puissent coïncider avec les intérêts du collectif. Sauf s’il y a un divorce prononcé au sommet et qui oriente les processus vers une rupture, une stratégie disruptive porteuse d’innovation sociale. C’est ce qu’on pourrait appeler la déviance innovante pour reprendre une pensée chère à Edgar Morin.

Or, dans la stratégie formulée par le comité scientifique haïtien, il n’y a nulle place pour l’innovation et encore moins pour la déviance. Et pourtant l’occasion de porter la rupture, en faisant émerger un leadership transformationnel et orienté vers l’intérêt collectif, s’était présentée comme déjà de nombreuses fois par le passé. Mais hélas, faute d’avant-garde consciente et intelligente, pour saisir les opportunités de ces conjonctures porteuses de rupture, la bêtise s’est toujours recyclée en se donnant une petite fraicheur par la disponibilité d’un réseau de savoir qui est maintenu dans l’ombre comme fumier foisonnant du rayonnement indigent. Un réseau de savoir qui n’a nulle autre d’exister que d’être le faire-valoir et l’adjuvant garantissant le succès et la permanence de l’indigence.

L’échec des luttes haïtiennes, du lendemain de l’Indépendance aux luttes actuelles contre la corruption, est un récit douloureux de l’absence de cette avant-garde aux côtés du peuple haïtien. Il y a eu par le passé quelques-uns qui s’étaient proposés et il y a aujourd’hui encore quelques autres qui se proposent comme des étincelles spontanées et fulgurantes, mais le vent de l’indigence qui souffle fort, gonflé par le vide de l’impensé agissant comme facteur d’impuissance, les a toujours éteintes. C’est d’ailleurs par cette absence d’avant-garde que s’explique l’insignifiance dans laquelle le pays continue de vivre indolemment ou mieux de survivre à toutes les indignités. Parce qu’au sommet il n’y a qu’une intelligence qui rayonne d’impuissance, parce qu’au sommet il n’y a qu’adaptation et soumission aux intérêts contraires à ceux du collectif haïtien, parce qu’au sommet il n’y a qu’indigence et indignité dans la conscience, tout vibre d’insignifiance.

Cette observation n’a rien d’insultante. Elle est le constat de l’application d’un postulat de sociologie politique établi par René Levesque stipulant que tout « peuple dont la stratégie économique, politique, sanitaire et sécuritaire est planifiée par d’autres est condamné à l’insignifiance ». N’est-ce pas dans le vide éthique des actions des groupes de la société civile que retentissent les échos des injonctions diplomatiques qui désignent comme héros tous ceux et toutes celles ayant les bonnes accointances avec les intérêts transnationaux alors même que ceux-ci sont porteurs de tous les risques et de toutes les menaces pour l’intérêt collectif national ?  Contre cette insignifiance académique chaperonnée et biberonnée pour servir de faire valoir à l’indigence politique, il n’y a rien à faire : le peuple doit inventer ses propres héros, construire ses propres légendes et rêver des succès qui soient à sa portée sans être indignes.

Parlant de succès et de dignité, qui n’a pas entendu, dans ce contexte sanitaire combien préoccupant pour les populations du sud, les échos des recherches des pays mettant dans la lumière leurs médecines traditionnelles pour se distancier des intérêts des grands groupes pharmaceutiques ? Qui n’a pas vu scintiller les initiatives des pays comme Cuba, Venezuela et Madagascar, profitant du gouffre de la mondialisation pour réaffirmer le potentiel de leur fierté médicale ? On s’attendait à ce que le comité scientifique haïtien fasse preuve, sinon d’innovation, du moins de courage et d’audace en cherchant à récupérer cette part de souveraineté qui échappe au pays depuis des lustres déjà ! On s’attendait à ce qu’il projette une petite étincelle venant de leur réussite conjuguée, tant médiatisée, pour redorer cette part de dignité nationale qui a été tant souillée lors des crises passées. Sans s’attendre à des miracles, on espérait que le comité scientifique ouvrirait un champ de recherche empirique pour trouver, non pas forcément des médicamentes curatifs contre le COVD19, mais, tout au moins, des solutions naturelles préventives pour renforcer le système immunitaire de la population.

Du doute méthodologique à la déroute de la conscience

On s’interroge alors sur les vraies motivations qui poussent le comité scientifique haïtien à penser à une stratégie orientée vers des équipements sanitaires couteux pour faire face au COVID19 ? Pourtant, il est une évidence que le pays ne dispose pas de centres hospitaliers répondant aux normes d’une prise en charge par ces équipements. On s’interroge autant sur l’absence d’approche contextuelle qui chercherait à élucider la relative immunité dont jouiraient les pays Africains avec lesquels nous partageons des caractéristiques génétiques, climatiques, culturelles et sanitaires dont des foyers endémiques de malaria. Pourquoi les stratégies proposées pour Haïti pour faire face au covid19 sont élaborées sur des scenarios qui ne tiennent pas compte de nos caractéristiques socioculturelles, c’est-à-dire le faible recours aux structures de soins et la prégnance de la médecine traditionnelle ?

Il est reconnu qu’on a tendance, dans un shithole, à s’incliner devant la trajectoire d’expérience et de succès de ceux qui ont les bonnes accointances. Mais, n’en déplaisent aux amateurs d’icônes, cela ne suffit pas pour que leur parole soit bue comme de l’évangile béni et sanctifié. Surtout quand il s’agit d’un domaine qui ne relève ni de l’autorité de la foi ni de l’admiration subjective. Cela étant dit, si les arguments de référence (d’autorité) et de préférence (subjectivité) sont à écarter, il reste de la place pour le bon sens et la raison (objectivité) dont on dit que leur absence est la plus contagieuse des maladies. Alors sachons respecter les gestes de protection en ces temps de contagion : usons de savon et de bon sens !

Donc, sans vouloir faire la leçon aux éminents infectiologues, chercheurs, sociologues, médecins et épidémiologistes qui constituent le comité scientifique haïtien, osons néanmoins leur rappeler qu’il y a de gros doutes méthodologiques dans leur approche stratégique. Peut-être qu’il faudra les ramener à une certaine humilité pour leur expliquer que la théorie de modélisation, de simulation et de distribution des maladies ne concerne pas que la médecine. Peut-être qu’il faudra leur faire comprendre que la modélisation et la simulation, notamment en épidémiologie, sont des outils d’aide à la décision. En conséquence, elles font intervenir des savoirs pluridisciplinaires et transversaux où s’entrecroisent, entre autres disciplines, les mathématiques, l‘informatique décisionnelle, la maitrise des processus, la gestion des risques et la modélisation statistique. Ce sont là des compétences rares qui demandent rigueur, intuition, vivacité d’esprit, prise de risque, intelligence analytique, sens d’observation, capacité de reliance et pensée critique affutée.

Fort heureusement, ces compétences ne sont pas que l’apanage de ceux qui ont le clinquant des accointances avec les experts des grandes universités comme Oxford et de Cornell. Aujourd’hui, grâce à une bonne dose de bon sens, d’ouverture d’esprit, d’intelligence pour savoir exploiter le potentiel des technologies de l’information et de disponibilité pour apprendre toute la vie, on ne peut plus se laisser mystifier par des titres et des diplômes qui se donnent assez souvent par allégeance et par convenances. On y reviendra.

Fort de cette mise en contexte, nous postulons que les simulations épidémiologiques faites sur des données improbables, peu fiables ou qui n’appartiennent pas au même domaine de validation que le contexte problématique à maitriser ne sont qu'une errance méthodologique. C’est ce qu’enseignent tous les bons manuels épidémiologiques (Bonita, R., Beaglehole, R., Kjellström, T. Éléments d'épidémiologie). C’est ce qu’enseigne la maitrise des processus qui est un fondement de la démarche de qualité et qui est la base méthodologique de tout pilotage stratégique. Il est donc méthodologiquement établi qu’on ne peut pas simuler la dynamique de transmission d'une contagion à l'échelle d'un pays pour proposer aux décideurs des stratégies de politique publique en se contentant d'une simulation qui n’offre aucune garantie de fiabilité et qui s’apparente davantage à une fabulation pour une stratégie pratiquement connue de tous : orienter vers des choix intéressés qui n’auront pas d’autre finalité que d’accroitre la dépendance du pays et de générer plus de corruption. La modélisation et la simulation, notamment en épidémiologie, s’appliquent à des contextes problématiques qui ne sont ni uniformisables ni réplicables dans l’espace et dans le temps et encore moins sur des populations qui ont leurs propres spécifiés en termes de facteurs de risque, de données démographiques, de maîtrise clinique et sanitaire et de conditions climatiques.

Toute problématique génère des données contextuelles dont l’observation fournit au chercheur un cadre objectivant pour formuler des hypothèses et proposer une modélisation qui reproduit la réalité problématique pour mieux la comprendre afin de pouvoir mieux agir dessus pour la transformer. La modélisation renvoie donc a un besoin de compréhension pour l’action. Dès lors, elle doit s’accompagner d’un corpus cohérent qui permet d’objectiver et de singulariser la réalité en la reliant a des données et des hypothèses qui doivent être testées sur un domaine certain de validité.

Voilà l’intelligibilité dont il faut se munir, comme nécessaire éclairage, pour arpenter les échos-vides de la stratégie nationale sanitaire opposée comme riposte au COVID19. Pour revenir à l’insignifiance communicationnelle et médiatique constatée, il y a donc lieu de comprendre qu’elle témoigne d’une triple déficience :

  • L’inexistence d’un leadership national capable de porter une vision stratégique reflétant les intérêts du pays notamment en matière de santé publique ;
  • L’absence d’intelligence collective comme ferment sociétal pour baliser et conforter le leadership national dans ses responsabilités ;
  • Le déficit d’intelligence éthique comme repère d’intégrité et d’authenticité pour irradier la conscience professionnelle et donner de la verticalité et de la dignité à la posture de ceux qui ont le privilège du savoir.
Cette triple déficience est la matrice qui génère l’indigence valant à Haïti son statut de shithole. C’est elle qui module les échos de l’insignifiance stratégique comme juste résonance de l’impuissance et aussi de l’indignité de ceux et de celles qui sont au sommet de la hiérarchie politique, économique, académique et sociale du pays. Voilà un angle subversivement éclairant qui permet de voir le signifiant qui a toujours été maintenu caché : dans un shithole, le pouvoir politique n’est que la partie visible de l’indigence. Celle-ci est davantage située dans la conscience et la mémoire des élites culturelles et académiques. C’est d’ailleurs pour cela qu’il est utile de comprendre que l’insignifiance stratégique dont fait montre la gouvernance sanitaire haïtienne face au COVID19 est la marque d’un impensé stratégique applicable à tous les domaines en Haïti. 

Comprenez-vous enfin pourquoi le savoir haïtien laisse invariant les domaines de turbulence de son écosystème ? N’étant pas un savoir qui ose, problématise, contextualise, analyse et relie, il se contente de reprendre ce qu’on lui dicte par procuration. Il n’a ce qui lui vient de grandes références consacrées ou ce qui dessert les intérêts de ses réseaux d’accointances. Or, il est acquis qu’un savoir qui ne prend pas de risque et ne s’expose jamais loin de ses zones de certitudes et de confort n’est qu’un savoir futile. Insignifiant ! Est-il besoin d’énoncer à nouveau l’axiome principal qui module la vulnérabilité des shitholes ?  Derrière toute défaillance collective, il y a des bugs exploités par des pirates intelligents pour générer des profits et des succès dédiés à ceux qui ont les passe-droits.

Quand un pays ne contient, à ses différentes strates et particulièrement à son sommet, que des groupes sociaux et des individus qui ne vivent que pour être les portefaix des projets des agences internationales et les relayeurs des injonctions diplomatiques venant des tuteurs internationaux, il ne peut y avoir de succès pour son collectif. L’indigence n’est qu’une corrosion de la conscience qui prive l’esprit des technologies de reliance et d’intelligence dont il a besoin pour fluidifier et irriguer les supports mémoriels de la prise de décision stratégique. Quand les technologies de l’intelligence (imagination, savoir, pouvoir, technologie) sont aux mains de gens malicieux, elles ne peuvent servir qu’à protéger les zones de confort. En effet, pourquoi stabiliser le chaos et combattre les turbulences quand le chaos génère des turbulences dont on profitera ? Pourquoi vouloir chasser les médiocres du pouvoir quand leur triomphe génère une défaillance étatique qui rend les ONG ayant les bonnes accointances diplomatiques plus puissantes que l’État ?

Il est donc objectivement improbable que ceux qui sont assurés de leur réussite, sans autre effort que de se dépouiller d’une humanité et d’une intelligence dont l’entretien exige d’énormes sacrifices, puissent ressentir quelque gène devant les défaillances qui déshumanisent un écosystème dans lequel ils sont en transit. Selon Ludwig von Mises, que nous avons déjà cité, l’action intelligente pour transformer un écosystème défaillant ne peut venir que d’un profond sentiment d’inconfort vis-à-vis de la défaillance. C’est cet inconfort qui dicte à la conscience la somme d’efforts à faire pour contextualiser le savoir acquis, conjuguer les compétences développées, mobiliser l’imagination en éveil, construire la reliance entre les différentes intelligences disponibles afin d’extraire du chaos qui les agonise l’étincelle capable d’éclairer le passage dans l’obscurité vers l’inespéré.

Voilà l’intelligibilité qu’il faut acquérir pour initier la phase de déconstruction du shithole ! Voilà l’enseignement à vulgariser pour donner aux générations futures les moyens de déprogrammer la matrice culturelle qui génère l’indigence ! Ainsi devient un peu plus évident le théorème du rayonnement indigent : la médiocrité politique triomphante n’est que la partie visible de l’indigence qui donne à Haiti sa souillure d’éternelle assistée. Derrière cette médiocrité évidente, il y a de prestigieux foyers académiques, de puissants relais médiatiques, d’influentes associations culturelles, d’imposants réseaux d’ONG et de distingués notables prêts à se vautrer, au signal de leurs tuteurs, dans la mare boueuse de l’indigence pour la maintenir active et foisonnante. Car c’est dans cette mare infectieuse, source féconde d’opacité, que se construisent, par légions silencieuses les complicités donnant droit aux succès si fortement médiatisés.

C’est cette intelligence qu’il faut amplifier et partager pour aider le peuple haïtien à reprogrammer la mémoire de ses luttes avec la claire et douloureuse conscience que son véritable ennemi n’est pas uniquement l’indigent politique, médiocre homme de main, qu’on acclame, accule et abandonne au gré des crises. C’est ainsi qu’on pourra éveiller sa conscience et l’amener à déjouer les pièges des simulations stratégiques, reconnaitre les fabulations académiques, identifier les manipulations médiatiques et discerner les liaisons dangereuses qui se construisent autour des politiques. C’est ainsi qu’on fera germer les semences des révoltes en mutation. C’est ainsi qu’on empêchera au shithole de se recycler à travers ces simulations théoriques fabulées pour mettre en place des stratégies pratiques de dissimulation à fonds perdus.


Erno Renoncourt


[1] Bonte Bruno. 2011. Modélisation et simulation de l'interdépendance entre l'objet, l'observateur et le modèle de l'objet dans la Triade de Minsky. Application à la surveillance épidémiologique (…). Montpellier : Université Montpellier 2, 265 p. Thèse de doctorat : Informatique : Université Montpellier 2
[2] Seegers, Henri & Ezanno, Pauline & Krebs, Stéphane & Rat-Aspert, Olivier & Viet, Anne-France & Belloc, Catherine & Charron, M. & Malher, Xavier & Fourichon, Christine. (2011). Modélisation et aide aux décisions en gestion de la santé (…).
[3] http://herve.dequengo.free.fr/Mises/AH/AH1.htm


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