Le Big Gang

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Les juges de la nuit

Le Big Gang
Combien nombreux avions-nous été, en Haïti ou ailleurs, à nous indigner de l’assassinat de Monferrier Dorval ? Combien nombreux avions-nous été, en Haïti et ailleurs, à condamner ce crime et à exiger que justice soit rendue ?

Pourtant, nous savons tous que la justice haïtienne est totalement dysfonctionnelle, car étant le siège de défaillances récurrentes programmées dans sa mémoire décisionnelle pour faire errer ses jugements. Et dans un défi adressé à toute l’opinion publique nationale et internationale, les assassins de Monferrier Dorval, se sachant protégés par les errances du système judiciaire, sont venus faire un pied de nez à la justice. Siégeant, en assemblée extraordinaire, comme des juges de la nuit, ils ont saccagé les lieux de conservation des dossiers judiciaires et emporté les pièces à conviction du dossier de l’affaire Dorval pour s’assurer que les vrais coupables ne seront pas poursuivis. Comme un nouveau motif révélant la matérialité de sa nature indigente, la justice haïtienne s’est récusée de la responsabilité de prononcer la condamnation de ses acolytes mafieux. Elle fait ainsi vivre la toute-puissance de l’impunité.

Pourtant, les médias, les juges, les avocats, les organismes de droits humains, en Haïti, ont été aux premières loges pour célébrer les innovations judiciaires apportées, en 2015 et en 2020, dans la gestion des cas judiciaires par le système informatisé GICAJ, dans le cadre du renforcement judiciaire initié depuis 1994. Deux innovations célébrées avec faste qui laissent pourtant grandes ouvertes les portes d’entrée de la corruption et de l’impunité, car ce sont des passerelles dérobées qui font vivre les défaillances pour renforcer la dépendance par la promotion de l’assistance.

Le drame est que ce sont les mêmes arnaqueurs qui tout à la fois applaudissent les innovations, vivent des projets de l’assistance et dénoncent les défaillances. D’ailleurs, ni les administrateurs et conseillers du pouvoir judiciaire haïtien, ni les avocats des barreaux d’Haïti, ni les organismes de défense des droits humains, ni les facultés de droit des nombreuses universités d’Haïti n’ont été capables de relier l’impunité dont jouissent les criminels et l’escroquerie d’une réforme qui diagnostique les dysfonctionnements, mette en œuvre des innovations, mais laisse invariants les problèmes. Ceux-ci stabilisés, deviennent alors des portes dérobées par lesquelles se faufilent les bugs qui font errer la justice.

C'est effarant de voir que presque tous les acteurs et intervenants nationaux du système judiciaire haïtien désertent systématiquement les thématiques structurantes qui permettent de penser les processus de la gouvernance judiciaire. Qui par absence de courage, qui par déni de méthode, qui par allégeance, redevance et soumission envers les réseaux des agences internationales qui programment ces réformes, qui par opportunisme d’affaires. Et pour cause, car La précarité empêche toujours de développer de se rendre disponible pour ce qui fait appel à la complexité, la rigueur, la méthode et surtout une lourde responsabilité éthique. 

Dans ces conditions, les défaillances judiciaires haïtiennes ne peuvent pas être imputées uniquement aux autorités politiques. Elles ne sont que le contre feu allumé pour masquer, par un épais enfumage, la corruption, l’impunité et l’escroquerie qui profitent à tous les acteurs internationaux et nationaux. Vous en voulez une preuve ? En voici une qui résonne comme une paire de claques :

Le comité éthique de la FIFA vient de radier [1] à vie de toutes les activités footballistiques l’ancien président de la Fédération Haïtienne de Football pour faits de viols sur mineurs. Les médias haïtiens ont été les premiers à relayer l’information. Pourtant on notera que les journalistes haïtiens, en grande partie, comme à leur enfumage habituel, avaient ouvert leur espace médiatique et donné carte blanche à ce violeur pour se présenter en victime de lynchage de cette partie de la population qui exigeait sa démission. Il est généreux, dit-on dans certains milieux journalistiques. Ou pa mòde dwèt kap ba ou manje ! (Traduction libre : Il ne faut pas mordre le doigt qui vous nourrit !).

L’ambassade des USA en Haïti a été la première à dénoncer l’indigence de la justice haïtienne qui n’a pas su diriger une enquête sérieuse pour juger un simple officiel du monde sportif, malgré les témoignages des victimes et les faits avérés de viols répétés sur mineurs. Pourtant, on notera que c’est l’USAID, sous la supervision politique de l’Ambassade des USA en Haïti, qui a programmé une grande partie de la réforme judiciaire haïtienne. Innovation judiciaire invariante qui mobilise depuis 26 ans expert et argent en quantité infinie. Pourtant, c’est l’ambassade des USA qui fait errer la justice haïtienne en imposant ses hommes de main et ses poulains comme président de la république pour mieux déstabiliser Haïti. Les Américains, mais aussi les Français, les Canadiens, et d’ailleurs tous les blancs en mission officielle, jouissent d’une telle impunité [2] en Haïti qu’ils se sont permis :
  • D’abord en 2010, par la violence et l’inversion des résultats électoraux, d’imposer un délinquant comme président. Présidence qui a rendu le système judiciaire haïtien totalement dysfonctionnel.
  • Puis en 2016, par l’exploitation des turbulences cycloniques induites par l’ouragan Matthew et par la prise de contrôle des étrangers du Centre de Tabulation et de Vote, d’imposer un inculpé comme président. Présidence qui a rendu dysfonctionnelle toutes les institutions de l’État de droit en les basculant vers les passe-droits.
Entre les viols judiciaires et les viols de jeunes filles et de jeunes garçons, le domaine d’action est sensiblement proche pour des manifestations de solidarité et des marques d’imposture. Se kolònn ki bat ! (Traduction libre : C’est en équipe et par réseaux d’accointances [mafieuses] que l’on prospère !).

Comment ne pas aussi noter que la société « si vile » (mot emprunté) dans ses multiples associations et organismes s’était en grande partie montrée silencieuse sur ce dossier et indifférente quant aux viols qui sont légions dans certaines professions en Haïti, mais que la précarité oblige à passer sous silence. Kòdenn pa ri lè yap kòche pentad ! (Traduction libre : Les dindes doivent savoir se protéger quand les pintades se font attraper !).

La singularité médiocratique de la société civile haïtienne
Ne voyez-vous pas émerger la même configuration qui vit des dysfonctionnements de la justice haïtienne ? Ne voyez-vous l’avant-garde indigente qui se couche pour ne pas résister aux viols de la dignité nationale ? Voilà pourquoi il faut donner écho des thématiques structurantes cherchant à montrer que la justice ne marche pas toute seule, elle a besoin d’intelligence. C’est par la résistance citoyenne et l’exigence éthique de la société que brille l’intelligence de la justice.

Haïti doit se défaire de ce cycle odieux des Diagnostics, des Errances, des Assistances et des Défaillances qui ne sont que des briques d’un code erratique généré intentionnellement pour entretenir la dépendance du pays par le biais d’une stratégie de réforme qui n’est qu’un business de la mort. Mais elle doit pour cela trouver l’intelligence de penser la gouvernance du système judiciaire dans la complexité loin de cette escroquerie, de cette médiocrité et de cette insignifiance qui se profilent sur le fronton de tous le organes judiciaires haïtiens et aussi sur le front de la majorité des acteurs et intervenants du système judiciaire.

Pour décrire les trous noirs qui déforment certaines régions de l’univers, les scientifiques ont recours à la théorie du Big Bang. Il s’agit d’un modèle théorique qui explique les anomalies de l’espace-temps comme une singularité cosmologique formée à l’origine de l’univers par une gravité extrême qui stagne dans une inertie intemporelle et qui se réveille a l’approche d’objets massifs dans son champ gravitationnel, un horizon d’évènements qui les déforme et les spaghettifie. En effet, si, selon le récent Prix Nobel de Physique, c’est le Big Bang explique la singularité cosmologique des trous noirs, en Haïti, il faut invoquer la grande indigence comme un Big Gang pour expliquer la précarité qui agonise Haïti.

Dans un écosystème précaire les gens sont si humainement effondrés qu’ils sont spaghettifiés et n'agissent qu’en fonction d’une seule norme : sécuriser leur univers grégaire peuplé par les besoins de survie, de fuite, de peur et de facilité. Tout est orienté vers un individualisme méthodologique et un opportunisme pragmatique priorisant une certaine débrouillardise magnifiée comme viatique illusoire de réussite ou artifice d’échappatoire à la précarité.

Heureux ceux qui ont le courage éthique pour dire la vérité dans un pays humainement effondré, économiquement dévasté, socialement précarisé et politiquement gangstérisé.



Erno Renoncourt