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Langage : compétence ou intelligence ?

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La langue comme outil de communication et d’interaction

Competencelangagiere

Rares sont les échanges interhaïtiens qui ne sont pas traversés par l’éternelle opposition français / créole. Loin d’être anodin et superficiel, ce débat porte les germes d’un malaise social et culturel qui charrie au fond une certaine incompétence. Si on en parle avec plus d’aisance que la question de couleur, cette problématique est tout autant porteuse de clivage aliénant et de retranchement culturel. Aussi, elle mérite d’être abordée sur un angle pédagogique pour faire ressortir toutes les perspectives capables d’amener à des positions porteuses de moins de susceptibilités et de malentendu.

Aussi, pour entrer dans le vif du débat, commençons par demander quelle est l’utilité d’une langue ? Point besoin d’être didacticien ou spécialiste pour répondre à cette question. Une langue est avant tout un moyen de communication et d’interaction entre les membres d’une communauté. Si elle est source de diversité et de richesse culturelle, elle n’est pas moins pourtant porteuse de préjugés et de discriminations. C’est encore plus vrai quand cette langue rivalise dans un pays avec une autre langue mal assumée qui a été imposée par des rapports coloniaux qui ne sont que l’expression de souffrances, de domination, de soumission et d’humiliation. Dès lors, s'exprimer dans la langue du colonisateur n'est pas sans douleurs et sans déchirement. Comme le comprenait déjà si bien le poète Léon Lalleau :

[...] Sentez-vous cette souffrance
Et ce désespoir à nul autre égal
D’apprivoiser, avec des mots de France,
Ce cœur qui m’est venu du Sénégal ?

Elle est béante la déchirure qu'on doit feindre pour s'exprimer dans une langue d'emprunt qu'une certaine éducation nous a appris à valoriser au détriment de la langue maternelle maintenue à l'écart par une volonté politique manichéene de maintenir en dehors 90% de la population. Aussi, il importe de contextualiser les référents culturels,  d'apprécier l'opportunité des échanges avec le monde, l'intelligence de résister au poids de la culture dominante tout en s'ouvrant sur le monde. Il faut donc assumer l'héritage de ce douloureux  passé en cherchant à se repositionner dans la dignité de sa culture retrouvée pour se réinventer dans une humanité partagée.

Il y a donc lieu d'être prudent par rapport à la récupération politique de cette problématique langagière. Car, récupérée par le discours politique, dans un pays inégalitaire où règne en permanence une logique binaire, cette problématique, entre le français et le créole, peut devenir très vite un argument de manipulation, d’intimidation et de provocation. Elle peut autant drainer des préoccupations culturelles et sociales égalitaires que de simples postures démagogiques, voire des impsotures. En conséquence, le sujet mérite une réflexion en profondeur. Aussi faut-il, comme me l’a suggéré un contact sur twitter, 

« espérer voir venir le jour où les Haïtiens comprendront que le français n’est qu’une langue et non une mesure de l’intelligence ».

Je m’en voudrais de ne pas souligner que la personne qui m’a adressée ce message s’est exprimée en anglais, alors qu’elle parle couramment le français et le créole. Faut-il y voir une volonté intelligente de prendre du recul par rapport à ce clivage ? Ou faut-il seulement prendre conscience de l’inconscience que le conflit culturel soulevé par rapport à la langue dans laquelle on s’exprime en Haïti ne se pose qu'entre le français et le créole. Pourtant, l’usage de l’anglais en Haïti, notamment dans le domaine professionnel, génère beaucoup de discriminations. Nombreux sont ceux et celles qui, ne parlant que créole et/ou français, se voient incapables d'accéder aux informations diffusées uniquement en anglais par les ONG et les agences internationales. Pourtant cela ne semble choquer personne que certains affichent leur compétence en langue anglaise et même depuis peu en langue espagnole pour se distancer de la "populace" comme ils disent.  Preuve s’il en fallait que l’opposition français / créole demeure une problématique sensible et donc potentiellement manipulatoire. Il faut de la lucidité pour voir dans la dualité maintenue entre français et créole une volonté manifeste de saper toute unité d'action d'un collectif qui pourrait être intelligemment regroupé dans sa diversité culturelle pour prendre en mains son destin.

De l’éloquence comme de la compétence

Pour sortir de ce piège idiot, il faut voir la maitrise d’une langue comme l’expression d’une compétence qui est toujours un savoir en situation. Aussi, je propose d'approfondir la réflexion sur l’usage du français en précisant que la maitrise d'une langue n'est pas plus une mesure de l'intelligence qu’une grande habileté en mathématiques, en informatique ou dans une quelconque discipline ne l’est.  Dans tous les cas, il ne s’agit que de compétences disciplinaires. Limiter le débat sur l’intelligence à la compétence langagière du français réduit son intelligente portée.

En toute justice, qu'il s’agisse de compétence mathématiques, informatique et langagière, cela renvoie respectivement à des outils qui permettent d’appréhender, de modéliser et de proposer une vision du réel afin de communiquer avec d'autres dans une perspective d’action. Communiquer suppose donc une capacité de relier les mots, de tisser entre eux des liens pour produire du sens.

L’habileté dans une langue, qui s’appelle éloquence, devient alors une compétence à part entière. Et comme toute compétence elle s’exerce en quatre phases à partir d’un savoir qui s’Acquiert en permanence et qui permet d’Analyser avec pertinence le monde afin d’Afficher avec cohérence, en situation donnée, un comportement approprié qui doit être un Agir responsable. Il convient donc de voir dans la maitrise d'une langue, non un effet de snobisme, mais une compétence culturelle en 4 actions. Pour reprendre une formulation inspirée du management de la qualité, on dira simplement : maitriser une langue, n'est ni plus ni moins qu'une démarche culturelle en 4 A. C'est d'une part la cohérence de la démarche, puis la pertinence du domaine de validité du dicours qui déterminent la portée et donc l'intelligence de l'action visée.

C'est la même démarche pour toutes les disciplines. Indifféremment, maitriser une discipline, c'est objectivement faire preuve, en situation, d'une grande capacité d'exploitation des supports théoriques qu’elle offre. C'est recourir, en contexte, aux fondements des savoirs qu'autorise cette discipline pour appréhender un réel et construire une perspective d'action.

Toute l'intelligence se résume dans la finalité de l'action. Ainsi, toute compétence étant situationnelle, seule la nature de l'action résultante donne du sens et de la valeur à sa mobilisation. N’étant pas seul, on agit donc toujours en rapport avec les autres. C’est donc l'interaction qui pousse à la nécessité de la communication. Recourir alors à une compétence langagière en particulier est une question d’opportunités, de choix, de préférence, mais aussi de référence.

Comme cela vaut pour toutes les disciplines, ce n’est donc pas la compétence en elle-même qui confère l’intelligence, mais ce qu’on en fait. Ce qui tend à valider les propos de Sartre « quand l’intelligence est là on fait toujours quelque chose de ce qu’on a fait de soi ». 

Que ce soit en créole, en russe, en allemand, en italien, en français et même en chinois, tout message porte vers une finalité qui se manifeste par des échos d’éloquence bien ou mal assumés. C'est bien pourquoi Cicéron disait « L’éloquence est la lumière qui fait briller l’intelligence ». Ce n’est pas la langue en soi qui importe, mais l’interaction qu’elle permet par la cohérence qui la sous-tend pour la finalité qu’elle vise. De ce point de vue, on ne devrait s'exprimer que sur des sujets et dans la langue que l'on maitrise pour éviter les bruits qui polluent l'écosystème. Imaginez le supplice d'un auditoire devant un orchestre dont aucun des membres n'a la maitrise de l'instrument qu'il joue.

De l’intelligence à la performance

Ce débat renvoie, comme je le disais au début, à de pertinentes questions qui peuvent aider à éclaircir les zones d’ombre de nos discours pour performer nos actions. L'artiste qui utilise son instrument privilégié pour communiquer avec son public est-il compétent ou intelligent ? Jusqu'où la compétence conduit-elle à l'intelligence ? Si l’on parle de la liberté d’expression comme manifestation d’un droit humain, peut-on imposer à quelqu’un le choix d’une langue comme forme d’expression pour un débat ? Évidemment, ceci renvoie à expliciter des éléments de contexte en rapport avec les parties prenantes du débat, avec l’auditoire visé ? Car tout le but est de convaincre. Et pour convaincre, il faut que le message puisse avoir de la valeur, c’est-à-dire du sens.

Ainsi le choix d’une langue renvoie à la question de la performance du message véhiculé. C’est-à-dire de sa cohérence, son articulation et sa compréhension. Tout le reste devient vite prétexte pour convaincre. L’enjeu est tel que certaines applications simulant l’intelligence artificielle permettent déjà que des gens, ne parlant pas la même langue, puissent discuter, se comprendre et se concerter. Pourquoi l’intelligence naturelle doit-elle alors se priver de l’infinie richesse de la diversité culturelle ? Pourquoi l’intelligence humaine viserait-elle la connerie universelle en cherchant à imposer une langue contre une autre ?

Dans un quartet, le saxophoniste n'est pas frustré d'entendre les notes du contrebassiste, et le bassiste vibre à chaque note du guitariste en cherchant à être à la hauteur de l’échange pour rythmer leur conversation. Chacun excelle à s'accorder avec les autres pour que l'harmonie finale, dans son intelligence artistique, touche le public.
Dans le cas qui nous occupe en Haïti, l’intelligence collective devrait nous conduire non plus à nous distancer par des querelles linguistiques, mais à nous entremêler pour créer des espaces de reliance. Grâce à nos talents, indépendamment de nos compétences, nous devrions pouvoir extraire du chaos de nos déboires un brin de lumière pour faire luire l'espoir. Les différentes compétences que permettent les différents savoirs que nous acquérons ne sont que des outils pour aller vers une finalité qui dépasse notre propre histoire, une finalité qui donne du sens à la plénitude, à la transcendeance, à la vie en exaltant notre dignité et notre humanité.

Hors de cette lumière pour faire rayonner et sublimer la performance collective, qu’importe la langue parlée, qu’importent les titres revendiqués, qu’importent les diplômes affichés, il n’est point d’intelligence. Et puisque la langue est aussi expression de culture, comment ne pas regretter qu'un pays autant bourré de talents, autant imprégné de culture et si riche de diversités soit si peu rayonnant humainement ?

Au vrai, c'est parce qu'ici la culture ne fait que se retrancher derrière les certitudes qui confortent les zones d'intérêt. Ceux et celles qui en sont détenteurs oublient que la culture est surtout agissante. Elle ne s'acquiert pas pour snober ou pour en mettre plein la vue afin de sortir ses marrons du feu. Elle est un outil d'action, elle prépare l'esprit à affronter les incertitudes en mobilisant l'esprit critique, le contraignant à de pertinentes analyses, pour afficher une cohérente compréhension du monde afin de proposer des solutions aux problèmes qui défient nos savoirs et questionnent notre humanité.

La culture est ce qui vivifie l'esprit et aguerrit la conscience. Elle empêche toute soumission face à la précarité, elle refuse tout copinage et toute complicité avec la médiocrité. Si elle s'agite d'indignation, de colère, de révolte et d'insoumission, c'est pour mieux chercher la reliance, mieux diffuser la cohérence pour faciliter les regroupements d'étincelles afin de faire luire l'espoir. La  culture est ce foisonnement turbulent par lequel les idées s'entrechoquent et provoquent dans une frénétique éloquence les vagues qui submergeront le littoral pour emporter les débris laissés par les basses eaux de l'indigence.

Dans nos diversités culturelles et linguistiques, nous sommes des fragments d'un miroir brisé dont le destin est de refléter la lumière. Ainsi, nous portons tous des fissures comme les enfants d'un monde déchiré. Mais, rien dans l'univers ne se faisant au hasard, il y a bien une excellente raison à cela. C'est pour que la lumière puisse pénétrer nos consciences afin de régner sur les ombres de nos douteuses motivations. En pénétrant par les fissures de nos médiocrités par la culture, la lumière cherche à élever nos consciences vers une frénétique transcendance, cette douce folie par laquelle le monde s'éclaire.



Erno Renoncourt

03/03/2019

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