L'Équation de l'errance collective

Matière, énergie et vitesse / Mémoire engagement, valeurs

Équation de l'errance collective

Puisqu’il faut un modèle pour tout expliquer rigoureusement, je me suis laissé guider par le potentiel quantique de l’équation de la relativité pour proposer un cadre objectivant capable de décrire l’errance du collectif haïtien. Einstein avait postulé, pour sa théorie de le relativité restreinte, l’équivalence entre la matière et l’énergie sous l’éclairage somptueux d’une vitesse « carrément » élevée. Mathématiquement, cela définit l’énergie comme le produit de la masse par le carré de la vitesse de la lumière. Pour caricaturer (on en a tous le droit), on est tenté de dire que l’énergie n’est que de la matière propulsée vers l’infini avec une célérité proche de la lumière.
Vous noterez, cher lecteur, que j’ai écrit « propulser vers l’infini ». C’est pour moi une manière de faire ressortir l’influence de la vitesse agissant comme contrainte d’orientation de la trajectoire du mouvement. Cela sous-entend que dans une autre configuration, avec une vitesse extrêmement lente, proche de la tortue, et une masse infiniment élevée, ce serait une précipitation vers le gouffre. Une trajectoire défaillante ! Une résilience dans un trou noir qui emprisonne la lumière.

Notre modèle semble cohérent pour expliquer le passage de la lumière à l’obscurité selon que l’on soit agile et extrêmement vif ou pesant et gravement précaire. Tout peut donc s’expliquer par la matière, la vitesse et l’énergie. D’ailleurs, un certain mythe "anthropo-cosmologique" laisse croire que nous ne sommes que poussières d’étoiles. Quoique, sous le contrôle de l’équation de la relativité, ce serait plus judicieux de dire que nous sommes des résidus d’énergie. Alors, c’est forcément la vitesse qui explique notre empreinte énergétique.  Dans le cosmos l'energie s'obtient par la vitesse de la lumière ; à l'échelle humaine, ce serait par la vivacité de la pensée, de l’esprit et de l’imagination. Autrement dit par la mémoire éthique, l'engagement et les valeurs fortes. Étoile filante ou fossile fumant !

Donc, pour un pays comme Haïti qui ne fait que s’engouffrer sous le poids d’une immense précarité, cela sous-entend que la lumière (l’imagination, la pensée, l’esprit) ne va pas assez vite. La matière n’ayant pas l’agilité pour vaincre la pesanteur de la précarité et les contraintes de l’écosystème, alors elle subit l’inertie de sa masse immense et s’effondre si profondément que nulle lumière ne peut s’échapper. Ce modèle est si cohérent pour décrire l’agonie du peuple haïtien que les élites de savoir en font référence, de manière détournée, pour expliquer le chaos et l’instabilité qui régulent le destin d’Haïti. Elles postulent que si Haïti va si mal, c’est parce que l’intelligence a été mise en déroute dans le pays.

L'autoroutage de l'indigence vers la malice

L’intelligence mise en déroute ! Quelle belle image ! Elle renvoie bien à la lumière engouffrée dans un trou noir par l’attraction d’une masse immense. Mais toujours est-il qu’on doit se demander quelle force est assez puissante pour dérouter l’intelligence ? C’est là que le recours à l’équation de la relativité nous vient en aide pour réfuter le concept de la déroute et lui substituer celui plus juste d’un autoroutage. Non, l’intelligence haïtienne n’a pas été mise en déroute. Il y a eu un autoroutage vers les raccourcis de la médiocrité par un refus obstiné de ceux qui ont le savoir de consentir les sacrifices, de dépenser l’énergie nécessaire au maintien de la vivacité de l’esprit pour vaincre la précarité et s’échapper du gouffre. L’intelligence s’est autoroutée vers la malice.

Je crois qu'on peut modéliser l’échec haïtien comme une énergie erratique (Errance) produite par la Malice de ceux qui ont le savoir, et qui, pour échapper à la précarité induite, se sont bousculés vers les raccourcis médiocres, offrant une réussite précaire par acoquinage avec les légions la Corruption et de la Criminalité. La quête de la réussite facile et la recherche du succès personnel ont empêché ceux qui ont le savoir de déployer la vivacité de leur imagination pour briller et éclairer la sortie dans le gouffre. Ce qui a plombé la trajectoire du progrès du peuple haïtien. Les élites haïtiennes de savoir sont si obnubilées par les choix simples, pour échapper à la précarité, qu’elles se laissent orientées dans la direction de l’effondrement sans voir que, dans cette posture recourbée, c’est leur conscience qui devient la cible.

Ainsi, dans mon délire quantique, je me suis réapproprié l’équation de la relativité restreinte pour illustrer l’errance dans laquelle je suis maintenu par les choix précaires de ceux qui ont le savoir. Par cette illustration, je cherche à rappeler que, contrairement à ce que l'on pense, ce n'est pas de perspectives qu'il manque à Haïti. Les perspectives sont des opportunités qui jaillissent des crises et des difficultés, elles sont potentiellement disponibles dans toute situation chaotique. C'est le matériau humain qui manque pour réaliser la mutation de la chute à l'élévation. C'est la disponibilité humaine pour assumer des choix éthiques et courageux qui encourage la recherche des compromissions faciles nourrissant le statu quo indigent et médiocre.

Le courage de l’intelligence
 On ne saurait nier cependant qu’Haïti soit bousculée et soumise à des forces contraires qui font errer son leadership, déstabilisent ses institutions et transforment son territoire en un vaste fumier. Mais, cela ne suffit pas pour dérouter l’intelligence et condamner tous ceux, prétendument, ayant le savoir, à faire les mêmes gestes simples, médiocres et précaires : fuir vers des ailleurs plus cléments, rechercher les accointances des puissants ou se proposer comme expertise de renforcement dans des projets insignifiants.
Seule la médiocrité assumée se contente de survivre dans une perpétuelle précarité entre défaillance, impuissance, fuite, insignifiance et résilience. L'intelligence s'arme toujours de courage pour se confronter aux défaillances de son environnement et inventer de nouvelles espérances. L’intelligence trouve toujours la clé pour déjouer les pièges de la précarité sans se laisser entrainer dans sa trajectoire défaillante. Admettre la déroute de l’intelligence, c’est insulter la mémoire des luttes et des révoltes conduites par l’intelligence un peu partout dans le monde. D’autant que la vie nous livre des exemples vibrants où des éléments naturels, poussés au bout de leur limite et pressurés à l’extrême, se régénèrent et s’offrent une mutation pleine d’innovation. 

C’est ce que semble évoquer ce proverbe d’un auteur anonyme que j’ai rafistolé un peu :

  • Écrasez les raisins par une extrême pression, ils libèrent un nectar enivrant et exquis ;
  • Pressurez le graphite, et sa structure se réorganise pour laisser le diamant briller de mille feux étincelants ;
  • Broyez les olives, et des perles d’huile jaillissent d’une étonnante pureté cristalline ;
  • Mettez des graines sous la terre avec du fumier, dans l’obscurité, elles ensemencent et deviennent, tour à tour, pousses, feuilles, racines, fleurs et fruits.

Si de simples éléments de la nature peuvent aller au bout de leur chaos pour resurgir dans une forme renouvelée, étincelante et prometteuse, pourquoi des gens ayant le savoir ne peuvent pas laisser l’éclat de leur intelligence refléter même une pâle lueur pour éclairer leur territoire, orienter leurs institutions, prendre en main leur destin ?

La réponse est dans le fait que le savoir ne procure pas immédiatement de l’intelligence, comme la matière n’est pas immédiatement de l’énergie. Si pour la matière, il faut un coût en termes de vitesse pour qu’elle s’enflamme et s’envole ; de même pour le savoir, il faut un coût humain en termes de courage pour acter la transformation en intelligence. Et ce coût humain ne se trouve qu’au bout des ruptures qui obligent toujours à prendre des risques et à se confronter aux incertitudes de son écosystème pour agir et non subir. C’est dans l’entêtement à refuser de subir l’inclinaison des trajectoires défaillantes que l’on se relève, se transforme et trouve l’intelligence pour transformer son environnement. Là où le savoir ne peut pas ou n’ose pas prendre de risque, même au prix de son confort, pour dérouter la médiocrité, il n’y a pas d’intelligence, mais une malice impuissante et insignifiante. Ce sont les hommes et femmes courageux qui nourrissent les foyers de l’intelligence par leur éthique et leur engagement. C’est par l’agilité de leur imagination, la disponibilité éthique de leur professionnalisme, la vivacité de leur engagement citoyen, la promptitude de leur courage qu’ils parviennent à s’extraire de la trajectoire de l’errance pour propulser les institutions de leur pays vers une trajectoire de performance.

Haïti ne peut plus continuer de vivre dans la posture victimaire du complot contre l’intelligence. Ce complot est certes réel ; mais il se met en place avec la complicité de ceux qui ont le savoir et qui ont construit leur réussite personnelle au détriment du collectif et du pays. D’ailleurs, c’est à travers eux que se faufilent toujours le smille menaces contre Haïti. C’est sur leur réussite précaire que s’exercent toujours les pressions diplomatiques étrangères pour imposer un leadership politique médiocre. C’est parce qu’elle est énormément pesante de médiocrité que la malice (savoir dépourvu de courage et d’éthique) haïtienne s’enterre dans cette zone de confort et se trouve incapable de devenir intelligence. Car, aucune intelligence ne peut être déroutée par la médiocrité, c’est ce que semble dire cette citation de Pierre Teilhard de Chardin « Rien dans l'univers ne peut résister à l'ardeur convergente d'un nombre suffisamment grand d'intelligences groupées et organisées ».  

Erno Renoncourt

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