La Barbarie en Marche

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La promotion du gangstérisme d'État

Dans une tribune émouvante, monsieur Frédéric Thomas regrettait, récemment, la politique du pire de la France et les impostures de la communauté internationale qui continuent d'appuyer un régime de terreur en Haïti. J'avais réagi en disant que cette politique du pire n'était que la conséquence du racisme et de la barbarie dont l'Occident a toujours fait montre envers Haïti et d'autres peuples de la planète.

J'étais même allé plus loin en écrivant, comme on l'avait fait avec Martelly en 2010, à travers une campagne médiatique bien orchestrée, Jimmy Chérizier risquait, un de ces jours, de s'imposer comme nouveau président d'Haïti dans les projets de quelques agences internationales. Comme toujours, on a cru que je délirais. Et comme toujours, les faits semblent me donner raison, car, comme moi, ils sont têtus. Et ne me contentant pas de dire, je vous en apporte la preuve par cette vidéo de Jimmy Chérizier que les stratèges du chaos viennent de réaliser. C'est une intronisation médiatique réglée au poil de la barbe près, comme l'a été celle de Martelly dès 2009. On se souvient que tout avait commencé par une banale interview où on nous vendait le profil d'un talentueux et responsable entrepreneur musical. Et nous connaissons la suite.

Cette vidéo a tout l’air d’une intronisation médiatique réglée au poil de la barbe près, comme l'a été celle de Martelly dès 2009. On se souvient que tout avait commencé par une banale interview où on nous vendait le profil d'un talentueux et responsable entrepreneur musical. Et nous connaissons la suite.

Voici une réédition de cette fabrique d'opinion. Après visualisation de cette vidéo, je vous invite à méditer sur ces deux textes de Bourdieu et de Chomsky en lien avec les médias et aussi les intellectuels. L'un parle de la fabrique des débats publics et l'autre du lavage des cerveaux en liberté, disons en démocratie.  À travers ces deux textes, vous trouverez des éléments pour mieux contextualiser cette vidéo afin de comprendre l'horreur qui se prépare pour Haïti. Mon propos est de montrer comment les élites haïtiennes préparent le terrain pour le triomphe du gangstérisme d'état.

Pour mieux comprendre l'imminence de cet ordre indigent, je vous invite à faire un petit détour chez nos amis du Nouvelliste pour voir l'article combien intéressant d'un ancien ministre de l'Éducation Nationale du gouvernement de Michel Martelly. L'ancien ministre fait une analyse objective de la réalité haïtienne qu'il présente comme les défis d'une transition invisible. Il écrit :

''En clair, une nouvelle génération de jeunes artistes raconte une autre Haïti et est en train de semer des graines porteuses d’un nouvel avenir. En mieux pour les optimistes, en pire pour les sceptiques qui y voient l’effondrement d’un certain « ordre social ». Les fans de ces artistes sont des jeunes Haïtiens branchés tant dans les bidonvilles que dans le cœur de Port-au-Prince, [...] etc''.

Mais cette objectivante analyse doit être contextualisée pour mieux être comprise afin que les enjeux de la conjoncture ne soient plus invisibilisés. Car si le défi à relever reste invisible, on ne saura pas sur quels leviers agir. Et c'est en cela qu'est le plus grand malheur d'Haïti, on navigue sans perspective défini sur le long terme et sans finalités stratégiques. On refuse de se placer dans l'anticipation pour une propsective plus agissante et on refuse d'aller vers une autre forme d'évaluation pour plus de responsabilité et plus d'apprentissage.

En effet, quand on regarde dans l'écosystème culturel haïtien, les indicateurs pour l'avenir sont terrifiants. Car, cette jeunesse, censée porter les graines de l'avenir d'Haiti, vit dans une insouciance qu'elle assume par un refrain qui résonne comme l'hymne d'un peuple s'en allant joyeux vers son agonie. " Mwen pa konn kilè map mouri, kitem pran plezi mwen". Une telle insouciance ne fait que confirmer ce que j’appelle un abandon des territoires de la citoyenneté et de la responsabilité au profit des espaces de la médiocrité et de la criminalité. 

Mais ce constat étant posé, il y a lieu de creuser la surface brumeuse sur laquelle glissse et dérive Haïti pour voir les dessous de la tectonique des structures qui agit. Et cela demande un effort pour briser la glace en surface. Car, au risque de me faire lapider par les génies haitiens diplômés, il y a lieu de se demander de quelle utilité ont été les ministres d’éducation nationale d’un pays qui constate odieusement son effondrement culturel. Car il s'agit bien d'un effondrement de la pensée et de la culture quand un pays atteste que là où sa jeunesse universitaire écoutait, entre 1987 et 2004, Manno Charlemagne et Beethova Obas, celle d'aujourd'hui post Grenn Nan Bounda n'écoute que du rabòday à la folie ? 

En quoi cette jeunesse peut-elle être porteuse d'avenir quand les universitaires, qui en font partie et qui ont les armes de la culture, se divertissent au son d'une musique inculte qui rabaisse la dignité humaine par l'éloge de la violence, du mépris des femmes, de l'engoument pour les plaisirs du bas ventre, le goût de la drogue et de l'argent facile ? Comment cette jeunesse pourra-t-elle trouver les exemples vivants pour convaincre les ''leaders communautaires'', armés par les entreprises de l'humanitaire, de ne pas recourir à la violence quand les universitaires diplômés ne répondent à la critique, qu'on leur adresse, que par l'insulte et le mépris ? Par quelle inhumanité des intellectuels peuvent-ils se sentir confortables en mettant leur savoir au service de bandits de grands chemins qui ont confisqué la légitimité politique grâce à leur servilité vis-à-vis des réseaux diplomatiques et économiques mafieux ?

C'est quand même inquiétant de voir que ceux qui devaient agir pour empêcher l'érosion des contours ne font que se plaindre, alors même qu'ils étaient en situation de responsabilité, et, en conséquence, pouvaient et devaient orienter vers un autre avenir en donnant l'exemple de leur capacité à résister aux forces de la précarité. Comment ne pas mettre en relief ces spectacles effroyables d'irresponsabilité et d'impunité que l'ecosysteme haïtien offre ? 

  • Récemment, lors de la journée internationale de l'éducation, on a vu des anciens ministres de l'éducation nationale haïtiens critiquer le système éducatif haïtien, sans la noblesse intellectuelle de pointer leur responsabilité dans ce fiasco.
  • Ces derniers temps, nous entendons quotidiennment d'anciens hauts gradés et d'anciens hauts responsables de la Police et de la chaine de commandement de la sécurité publique se plaindre de l'insécurité, sans le courage de questionner leur responsabilité dans ce chaos.
  • D'anciens responsables et administrateurs de la justice participent à des colloques pour se plaindre des défaillances de la justice, sans l'éthique d'interroger leur propre responsabilité de ministres et d'administrateurs.
  • Tous les jours, des éditorialistes appellent les leaders politiques à dialoguer par de-là lerus différences et divergences, alors qu'ils censurent les idées qui critiquent leur laxisme éditorial.
Tout cela ne fait que confirmer qu'Haïti est bien en marche vers une barbarie par la promotion médiatique du gangstérisme d'état et par l'éloge de l'insouciance de la jeunesse. Ce qui rend plus pertinent que jamais le message de la PoÉthique du changement que je porte avec courage, dans la solitude, mais sous la lueur scintillante de quelques passeurs de dignité et d'humanité. Malgré les risques, je dois continuer à dire, en paraphrasant Corneille, que les jeunes apprennent toujours mal leur responsabilité dans les livres et dans l'enfumage des diplômes. Il faut oser dire que qu'ils apprendraient mieux à travers les exemples vivants, de ceux en situation de savoir et de pouvoir. Car l'exemplarité offre toujours un plus éclatant miroir pour entrevoir l'avenir. Le sauvetage national haïtien ne peut se faire que par l'exemplarité et l'intégrité sur les bases d'un véritable apprentissage et d'une culture de l'authenticité. 

Voilà les thèmes de l'avenir. Et, n'en déplaisent aux porteurs d'enfumage, je me sens légitime, par mon parcours de vie, toute erratique, par ma trajectoire d'expérience professionnelle, toute anecdotique, pour en parler. Cela ne signifie pas que je suis immaculé, mais que de mes errances, de mes chutes j'ai appris et je me suis relevé pour marcher dans la dignité sans peur de montrer mes blessures. Car comme le dit Alain Policar, comme spécialiste de l’épistémologie foucaldienne : '‘Le meilleur moyen de résister au pouvoir, lorsqu’il est illégitime, c’est la vérité. Elle est au fond l’ultime protection dont disposent les plus faibles contre l’arbitraire des plus forts''. 

Mais comme personne n'a le monopole de la vérité, je préfère parler d'authenticité. car c'est ''une subjectivation de la vérité'' par une appropriation du reel pour une meilleure contextualisation des savoirs, des engagements et des luttes. Ce qui renvoie au concept de ''régime de vérité'' cher à Foucauld que m'a suggéré d'explorer un des passeurs de dignité qui sont là, à côté, comme des phares scintillants éclairant la route des pauvres égarés, comme moi, qui cherchent la brèche pour se consumer à leur tour et devenir passeurs de dignité. Ainsi, je contextualiserai en disant que le meilleur moyen de résister à l'imposture et à l'enfumage, c'est par l'authenticité et l'apprentissage à travers un savoir engagé pour la dignité humaine.


Erno Renoncourt